Coffee & lifestyle nantais

Café de spécialité, coffee shops, portraits, belles adresses, food : le blog d’une flâneuse urbaine

Rappel : J’ai décidé de partir sur une mini-série d’articles dont l’article principal est

« Pendant que le monde faisait du bruit »

Les Nuits

La Bande

Derrière le bar

Faire du bruit

Ce qui reste

(et en même temps, vous en apprenez plus sur moi…)


Il y a eu Besac, durant deux ans, à peu près.

Besançon, en vrai, mais personne ne disait Besançon : on disait « Besac ».

Je ne sais même pas pourquoi, mais c’était comme ça, et ça l’est encore.

Et quand j’y repense aujourd’hui, j’ai l’impression de revoir un endroit un peu à part, une parenthèse, un morceau de vie qui n’obéissait pas tout à fait aux mêmes règles que le reste.

À ce moment-là, c’était exactement le petit boulot qu’il me fallait : 20h par semaine, le soir seulement. Parce qu’à cette époque, la vie se passait surtout la nuit.

(j’étais jeune !)

Ah si, certains après-midis, on allait déposer ou coller les affiches des concerts à venir.

Je travaillais dans un café-concert installé sur une péniche : « La Péniche » qui s’appelait aussi « La Fiancée du Pirate ».

Et rien que ça, déjà, ça donnait le ton.

Les groupes passaient, les habitués aussi. Des gens qui venaient écouter de la musique. D’autres qui venaient surtout retrouver des amis, faire la fête…

Et moi, j’étais derrière le bar.

C’est une drôle de place, derrière un bar.

On voit tout : les arrivées, les premiers regards, ceux qui sont déjà là depuis une heure, puis l’énergie qui monte doucement avant un concert.

Les discussions qui démarrent, les verres qui s’enchaînent, les rapprochements aussi.

Les groupes passaient, les habitués aussi.

Moi, j’étais derrière le bar à décapsuler des bières. Beaucoup de bières.

Ça sentait davantage la bière, la fumée et les amplis que le cappuccino et le carnet Moleskine, à cette période-là.

Les soirs de concert, ça allait vite : une main sur le décapsuleur, l’autre sur la monnaie.

Et quand tout le monde était parti, il restait les bouteilles vides à ramasser dans la salle.

C’était moins glamour que ce qu’on imagine parfois, mais c’était la vraie vie du lieu.

Et pour l’ambiance : le public était plutôt rock, pas forcément le genre à rester assis bien sagement.

Ça discutait fort, ça riait fort, ça chantait parfois.

Certaines soirées débordaient d’énergie avant même que le groupe ne monte sur scène.

J’étais au milieu de tout ça, et je kiffais, j’étais dans mon univers.

Et puis il y avait l’après : le concert terminé, les lumières un peu moins fortes, les gens qui restaient.

On parlait, on fumait, on buvait encore un verre.

La frontière entre le groupe et le public disparaissait.

Il n’y avait plus vraiment de scène, plus vraiment de spectateurs, juste des gens qui continuaient la soirée ensemble.

C’est comme ça que certains sont entrés dans ma vie quelques heures. Et parfois un peu plus.

Il m’est arrivé d’héberger chez moi des musiciens de passage.

Je me souviens notamment d’un groupe anglais venu de Brixton.

La chanteuse du groupe était la fille d’Annette Peacock, Avalon Peacock. Le groupe s’appelait « Officer ! ». L’un des membres du groupe, Mick Hobbs, avait dormi chez moi. (Il avait fallu répartir les membres du groupe chez les uns et les autres, pour l’hébergement, la Peniche n’avait pas de gros moyens), imaginez un musicien anglais, nu dans ma baignoire-sabot buvant une tasse de café tout en me faisant la discussion, et ce en toute décontraction…

Aujourd’hui, raconté comme ça, ça peut paraître incroyable. Sur le moment, ça ne l’était pas du tout, c’était juste normal.

Les gens passaient, parfois ils restaient. C’était le mouvement naturel des choses.


Et puis il y a eu les Bérurier Noir qui sont venus jouer pour une date sur la Péniche, avec toute la troupe.

Je garde surtout le souvenir de ce qui s’est passé autour (le resto de couscous avant le concert avec une immense tablée, les allées et venues d’Helno pour se faire servir des bières, Marsu qui se faisait chambrer par le groupe, la grande Titi qui a dormi chez moi…)

Parce que les souvenirs les plus forts ne sont pas toujours ceux qu’on croit.

Le lendemain, je suis montée dans leur camion pour aller à Paris, à l’occasion de la fête de la musique.

On était le 19 juin 1986.

Je me souviens des blagues, des chansons, des jeux de mots idiots, de cette impression que la route faisait partie de la fête.

Et puis d’un coup, sur l’autoradio, la voix du journaliste : la mort de Coluche, l’accident.

Je crois qu’on est tous restés silencieux quelques secondes.

Comme si quelqu’un avait ouvert une fenêtre sur le monde extérieur, comme si la réalité venait de rentrer dans le camion sans prévenir.

On s’est arrêtés sur le bord de la route. Je revois encore ce moment, cette espèce de sidération collective.

Quand je pense à la Péniche à Besac aujourd’hui, je ne pense pas seulement à un travail.

Je pense à un point de passage, un endroit où les gens se croisaient, où des histoires se frôlaient sans forcément se connaître, où quelque chose circulait en permanence.

À l’époque, je ne le savais pas encore, je regardais seulement.

Avec le recul, je crois que j’ai appris là-bas une grande partie de ce qui me sert encore aujourd’hui : apprendre à observer, remarquer les détails, les gestes, les ambiances, les silences aussi.

Sentir quand quelque chose est en train de se passer, pas forcément quelque chose de spectaculaire, juste quelque chose de vrai.

Aujourd’hui, quand j’entre dans un café, je fais encore ça.

Presque immédiatement, je regarde, je sens si le lieu vit, ou s’il ressemble davantage à un décor.

J’observe les gestes derrière le comptoir, la façon dont les gens se parlent, la manière dont ils occupent l’espace.

Peut-être que je n’ai jamais vraiment quitté ce comptoir de Besac, que je l’ai simplement déplacé.

Je ne sers plus des verres, je mets des mots, mais ce n’est pas si différent.

Être là, observer, comprendre, et transmettre.

Finalement, derrière ce bar, à Besac, j’ai commencé à regarder, et je crois que je n’ai jamais arrêté.

Reportage de l’époque sur le rock à Besançon, on y aperçoit la Péniche :


Merci d’avoir lu jusqu’au bout.

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